Publié le 03/07/2020

Entretien avec Thierry Patru , directeur du Théâtre de Jeanne

#Focus

Entretien exclusif avec Thierry Patru, directeur du Théâtre de Jeanne, un des seuls théâtres à avoir réouvert cet été avec la pièce Une Mémoire d'Éléphant (dans un magasin de porcelaine). 


Le Théâtre de Jeanne à réouvert ses portes le 11 juin dernier après trois mois de fermeture. On rallume les projecteurs avec la pièce Une Mémoire d'Éléphant (dans un magasin de porcelaine), une comédie pétillante à aller déguster sans attendre. Thierry Patru revient sur ce pari risqué en nous confiant ses ressentis sur ces derniers mois et ses retours sur la réouverture du théâtre.

Comment le Théâtre de Jeanne a-t-il vécu le confinement ? L’annulation des spectacles ?

Comme tout le monde, ça a été fait dans l’urgence et un peu dans la catastrophe le 13 mars dernier au soir. Ça nous a obligé à annuler un certain nombre de spectacles, avec certains qu’on a pu reporter à la saison prochaine, d’autres qui seront reportés à la saison suivante et encore d’autres cas où ils ne seront pas reportés du tout car c’était leur dernière saison de tournée. 

Techniquement, on a mis du personnel en chômage partiel et on a attendu, pour voir si les aides promises à la télé par notre gouvernement allaient arriver, et on n'est pas déçu ! (rires) Pour l’instant c’est pas terrible. De manière très concrète, les premiers sous sont arrivés sur notre compte en banque la semaine dernière et sur l’ensemble des choses soi-disant mises en place pour nous aider, on est très très loin du compte.

Pour les plus démunis d’entre nous, qui étaient vraiment au bord de la catastrophe, si ça a été géré de la même manière il y aura des théâtres qui ne se relèveront pas. Il fallait avoir les reins suffisamment solides malgré tout pour tenir trois mois si ce n'est six, et certains de mes confrères n’avaient pas six mois de trésorerie devant eux s'ils n'étaient pas aidés !

Pour en revenir au bilan de fermeture, on a été un peu aidé, mais ça doit couvrir 30 % des pertes. Et je ne parle pas des pertes de chiffre d’affaire mais juste des frais fixes qu’il restait à payer comme les loyers et les charges. 

Vous avez fait le pari de rouvrir en juin alors que beaucoup d’autres théâtres attendent septembre. Quel était votre état d’esprit à la réouverture ? 

On a attendu des conditions qu’on a estimées recevables. C’est-à-dire que tant qu’on autorise à ouvrir, mais qu’il fallait que les comédiens portent des masques et se tiennent à un mètre cinquante de distance, on trouvait ça ridicule. C’est comme si on disait que les menuisiers pouvaient tous ouvrir, mais qu’ils n’avaient pas le droit de se servir des rabots ! On a rouvert quand on s’est dit qu’au moins les comédiens pouvaient faire leur boulot dans des conditions normales.

Qu’est-ce qui vous a poussé à sauter le pas ?

C’était une urgence humaine et artistique déjà. J’avais vraiment envie de retrouver de la vie dans ce lieu. On tient des théâtres, ce ne sont pas tout à fait des boutiques traditionnelles, ce sont de véritables lieux de vie. Et d’un point de vue très personnel, j’avais envie de reprendre le travail, envie de me réactiver. C'était aussi une tentative économique, pour arrêter de perdre de l’argent chaque mois. Comme les aides ne viennent pas, il n’y a plus que par le travail qu’on peut espérer rattraper les pertes. 

Comment se sont passées les premières représentations ? 

En termes d'économie, nous n’y sommes pas.  On ne fait que 30% de notre chiffre d’affaire des autres années. L’engouement n’est pas massif, les gens n’étaient pas dans l’envie de retourner à tout prix dans les salles de théâtre, en tout cas pas en nombre. En revanche, ce qui était hyper agréable - pour ceux à qui ça avait vraiment manqués et qui sont revenus - c’est que ça a donné des soirées absolument géniales où il y avait une vraie belle rencontre entre le personnel du théâtre, les artistes et les spectateurs. Les quelques spectateurs présents étaient plein d’envies et de bienveillance, avec cette volonté de partager un moment théâtral. Il y avait la même attente des artistes, l’envie de refouler un plateau, de rejouer, de retrouver le public. C’est hyper agréable, car on est sur des gens passionnés à qui le théâtre à manqué et ça donne des soirées exceptionnelles.

Humainement, je n’ai aucun regret. On avait peur que les gens ne viennent pas du tout voir la pièce. J’ai eu des échos en France où ça ne s’est pas très bien passé. Quelques théâtres se sont fait rabrouér, traitér d’assassins et autre. Sur Nantes, nous n'avons pas eu du tout cette attitude-là. Il n’y avait pas d’hostilité, ceux qui ne voulaient pas venir ne venaient pas, et ceux qui le voulait, le voulait de manière fervente, ce qui est absolument génial et délicieux !

Et pour la suite, que nous avez-vous préparé pour la rentrée ? 

On va naviguer à vue, car c’est ce qu’on fait tous depuis le début du Covid. On s’était dit que s'il y avait un engouement, on serait resté ouvert plus longtemps que prévu. Mais même si ce sont des soirées sympas, ce n’est pas tout à fait un engouement. On va donc fermer le 11 juillet comme prévu initialement. Au niveau de la programmation, on a décidé de voir le verre à moitié plein, en se disant qu’à partir de septembre tout rentrerait dans l’ordre. On a prévu une saison entière. Sur notre site, tout est annoncé à l'exception d’un ou deux spectacles jusqu’en juillet 2021.

Auriez-vous un message à transmettre au public du Théâtre de Jeanne ?

Un grand merci. Pendant la fermeture, on a reçu beaucoup de témoignages de gens nous disant : “on sera là” ; “pour vous aider, on ne se fera pas rembourser les tickets qu’on a achetés”, plein de petites initiatives qui ont été très touchantes. Des gens qui nous ont aussi envoyé des petits mots, pour savoir comment ça allait, si le théâtre tiendrait le coup. Merci aussi aux premiers qui sont revenus dans les salles, ça a vraiment fait chaud au cœur. Dans les couloirs du théâtre, on pu échanger et se dire qu’on était contents de se revoir. Ce ne sont pas des choses qu’on à toujours l’occasion de verbaliser. On va acheter son pain tous les jours et on ne dit pas à son boulanger chaque matin combien on aime son travail. Là, il y avait un peu de ça. Il y avait un besoin de le dire, et ça fait plaisir de l’entendre. Alors encore une fois à part un grand merci, je n’ai pas grand chose d’autre à dire, mais il est très très sincère, car il couvre aussi bien la période de fermeture que les démarches depuis la réouverture du théâtre.

- Entretien réalisé par Mélissa le 2 juillet 2020

Pour en savoir plus sur la pièce Une mémoire d'éléphant (dans un magasin de porcelaine), jettez un coup d'oeil la suggestion de notre kiosqueur Valentin. Il reste encore des représentations, si vous n'avez pas encore vu le spectacle, c'est l'occasion !

Crédits photos : Le Théâtre de Jeanne